15 mai 2025 – « On s’en fout de la salamandre pourpre! », dit le géomorphologue. 

C’est vraiment ce qui a été dit par un géomorphologue sur le terrain, à la question de savoir si la salamandre pourpre allait pouvoir franchir les obstacles engendrés par des structures de bois mort ancrées sur la rivière Daneau (b- dans la figure).

Malaise.

« Mais qu’est-ce qu’il lui prend de dire ça? », doit penser, à juste titre, le biologiste qui l’écoute, un peu pantois.

Ce petit échange, court et viscéral, révèle le gouffre conceptuel qui sépare souvent les points de vue disciplinaires. Mais pas irréconciliables, heureusement.

Reculons un peu. Voici un bref rappel de ce qui a marqué la gestion de cours d’eau au Québec dans les dernières années, du moins sous la loupe de la géomorphologie, afin de recadrer cet échange et parvenir à réconcilier les points de vue.

Épisode 1 – le command and control

À l’ère du command and control, pré-2010, nous limitions au mieux les inconvénients provoqués par les soubresauts dynamiques des cours d’eau que nous avons longtemps cherché à maitriser et instrumentaliser à diverses fins.

L’homme est roi et les rivières sont servantes.

Épisode 2 – les rivières libérées

En 2014, il y a eu la diffusion du concept d’espace de liberté : les cours d’eau sont naturellement dynamiques, ça coûte cher de les en empêcher et ça nous dessert du point de vue écologique. Cet argumentaire a résonné fort, appuyé par plusieurs sinistres notoires en 2017 et en 2019, qui ont illustré brillamment les failles d’un système de gestion axé sur le command and control.

Mais, la résonnance du concept d’espace de liberté est encore plus profonde et dépasse les seuls enjeux d’aménagement du territoire. Sous-entendus, les cours d’eau sont mieux laissés à eux-mêmes. Laissons-leur plus d’espace pour évoluer, se réparer même, par le biais des processus naturels. Le processus d’érosion est soudainement catapulté dans la cour des gentils. Avec lui, le recrutement, le transport et le dépôt des sédiments et du bois sont également réhabilités. Message : les rivières sont autonomes, arrêtons de nous en mêler!

Épisode 3 – la restauration par les processus : de l’eau, des sédiments, du bois, de l’espace et du temps

Propulsée par le nouveau PRCMHH, l’ère de la restauration s’implante peu à peu au Québec. Dorénavant, il ne nous faut pas seulement laisser faire, il nous faut parfois assister proactivement la guérison des cours d’eau vers un meilleur état de santé.

De fait, les cours d’eau dégradés sont peu appétissants pour le vivant, par la surabondance des processus d’érosion et du manque de connectivité avec des espaces riverains rendus inaccessibles.

Le laisser-faire apparait désormais comme une avenue un peu simpliste; il réduit les moyens dont nous disposons pour intervenir de façon positive pour la réhabilitation des milieux hydriques.

Par une connaissance des causes de sa dégradation et une vision claire de son potentiel, il faut outiller le cours d’eau afin de l’amener à mieux se réparer par lui-même. Les structures de bois morts sont désormais reconnues comme l’un des ingrédients essentiels pour maintenir ou rétablir la connectivité avec les espaces riverains. La liste des ingrédients est courte, mais chacun d’eux compte : l’eau, les sédiments, le bois, l’espace et le temps.

Évidemment, la salamandre pourpre, on ne s’en fout pas. C’est pour elle, comme pour les autres espèces vivantes, que les milieux hydriques doivent être préservés et restaurés. L’érosion des berges et la présence de bois ne doivent pas être perçues comme des agents de destruction ou des infranchissables, mais bien les piliers qui préservent et entretiennent la qualité des habitats.

C’est ce que j’aurais dû répondre, ce jour-là sur le terrain, plutôt que de dire qu’on se fout de la salamandre pourpre. Mea culpa.

 

Sylvio Demers
Géomorphologue